Depuis quelques années, la filière oléicole tunisienne ne se contente plus de produire, elle revendique un rang de leader stratégique. En 2025, le pays affiche une souveraineté opérationnelle et revendique sa légitimité sur les marchés mondiaux. Bien plus qu’un simple record de récolte, cette saison est un pari économique. Et bien au-delà, un enjeu identitaire. Mais la Tunisie se donne-t-elle vraiment les moyens de ses ambitions ? Amel DJAIT
Une récolte qui redessine l’équilibre mondial
Une mobilisation de plus en plus forte des producteurs et une météo plus clémente autorisent la Tunisie à un pic de production remarquable. Le pays annonce une récolte record de 500 000 tonnes d’huile d’olive, soit une augmentation de 50 % par rapport à l’année dernière. De l’autre côté de la méditerranée, alors que d’autres pays, notamment l’Espagne, souffrent de stress hydrique, la Tunisie de l’huile d’olive saison 2025 pourrait consolider sa position de deuxième producteur mondial, sachant qu’elle oscille régulièrement entre la 2 et la 4eme place. Historiquement, les plus grandes récoltes ont survenus au cours de la campagne 2019/2020, largement cités par le Conseil oléicole international ( COI) à environ 440 000 tonnes.

Que dit le marché de l’huile d’olive ?
Cette dynamique intervient à un moment de fortes tensions sur l’offre. Selon le Conseil oléicole international, la demande mondiale reste pressée. Pour la Tunisie et au-delà de l’opportunité géopolitique, le test est révélateur de l’impact des initiatives du gouvernement et de l’industrie en faveur de la transformation de la filière vers plus de création de valeurs.
L’huile d’olive tunisienne a longtemps été cantonnée dans le vrac et continue de l’être. Les efforts de se concentrer sur l’augmentation de l’embouteillage, de la commercialisation et de la diversification des marchés continuent sans atteindre un seuil remarquable. Le secteur change doucement. Cela veut-il dire pour autant qu’il change assurément?
De fait, dans la filière, on crie tout haut et dénonce ce que l’on fait tout bas. D’un côté on réclame et se réclame du conditionné mais souvent les « players » , grands et moins grands, jouent dans le vrac. Peut-on le leur reprocher? Quelles autres opportunités ont -ils? Quels soutiens disposent ils? Quelles voies leur sont ouvertes? De quels moyens disposent-t-ils pour aller à la conquête du monde sur un secteur de plus en plus compétitif enregistrant l’arrivée de nouveaux joueurs qui affinent leurs stratégies?
Il est inutile de se voiler la face. Aujourd’hui encore et faute d’une vision claire et d’une stratégie de long terme, le véritable enjeu économique est et reste encore dans le vrac. C’est là que demeure le profit et jusqu’à preuve du contraire, il est difficile de s’en passer. Du moins pour le moment ! Espérons pas indéfiniment !

Le volume ne sert à rien si la valeur fuit hors du pays!
Il est inutile de mentionner que le volume ne fait pas la valeur ajoutée. Celle-ci reste largement sous-exploitée. Une grande partie de l’huile exportée est toujours en vrac — un choix stratégique, certes, officiellement dénoncé. Continuer d’exporter de l’huile en vrac pour la Tunisie est risqué mais sauve les meubles ponctuellement. Comment arbitrer entre le pire et le plus pire ?
En exportant du vrac, la Tunisie alimente les marques étrangères, perd l’occasion de bâtir sa propre signature oléicole. En exportant du vrac, l’huile d’olive tunisienne signe pour son anonymat. Elle plombe sa notoriété et fait le lit des pays concurrents outillés pour capter les marchés internationaux. Eux conditionnent, investissent en marketing, racontent une histoire autour de leurs terroirs et font de l’huile d’olive l’Adn de leurs pays et destinations touristiques Ils développent des pans entiers de leurs économies à travers le tourisme, l’agriculture, la culture …..Et bien entendu, ils s’offrent des marchés.
Traçabilité, qualité et terroir, croire en soi !
Pour transformer véritablement la filière, la Tunisie doit croire en elle et jouer collectif. Peut-être faut elle qu’elle prenne plus de goût à sa propre huile pour oser se dépasser. Ce n’est bien évidement pas les dizaines de marques qui gagnent des prix aux divers concours mondiaux qui feront la différence face à de gros joueurs. Et c’est bien dommage! Ceux-ci font bouger subtilement les lignes mais ne parviennent à créer de l’image. A ce stade, peut-être devrions nous ne plus évoquer le conditionnement haut de gamme, la traçabilité et certifications et le Storytelling oléicole. Cela semble tellement évident qu’il ne convient de le mentionner !
Osons la souveraineté oléicole !
Produire de l’huile d’exception dans une terre d’histoire encore plus exceptionnelle est à portée de main mais non sans menaces au vu notamment du changement climatique. Ceci étant, s’il en reste encore un à convaincre, c’est bien le producteur, son arbre et sa terre. Ne sait-il pas que son huile d’olive tunisienne est encore plus extraordinaire! Son produit est unique autant que son pays, son terroir, lui même et l’histoire qui s’écrit depuis des générations et des siècles.
Mais pour cela, il a besoin de ne plus se positionner comme un réservoir d’huile d’olive. Il doit être une marque oléicole, une position, un ambition, une prise de parole. Cela se construit ensemble, dans la bienveillance et la solidarité, dans l’ambition de soi même et les ambitions que l’on peut avoir pour son propre pays.
En ces temps de fin d’année et à un moment où de véritables enjeux se dessinent, il est inutile de feindre avoir gagné. La surproduction apporte la baisse des prix quand elle est mal géré, s’ensuit la dépendance aux acheteurs étrangers et la perte d’autonomie stratégique.
Le manque de rayonnement de l’Huile d’Olive tunisienne n’est pas un destin. Il est tentant de célébrer un record, mais sans vision, il reste un record qu’on oublie…Le véritable défi pour la Tunisie n’est pas de battre des records. Son seul défi est de changer de posture.