« L’hospitalité narrative fait du récit le cœur de l’accueil : recevoir un voyageur, c’est lui confier la mémoire vivante d’un territoire et accueillir la sienne. ». Par Amel Djait
Je résume l’hospitalité narrative en une phrase : faire parler un territoire, sans parler à sa place. L’hôte ne joue pas un rôle d’animateur. Il recueille des voix et ouvre des voies. Moi, je recueille les voix des plantes et des arbres, de la forêt voisine et de la mer méditerranée que l’on devine au loin quand le silence se pose sur Dar Jbel.
Il s’agit de recueillir et de comprendre, de conjuguer et de partager des gestes de familles, de femmes et d’hommes et de tenter de les rendre audibles. Avec eux, moi comprise, je cherche à saisir l’essentiel de ma culture et de mon territoire. Ici, chez moi. Ici, c’est chez mes parents. Désormais ce territoire est le nôtre. Je ne suis ni une invitée ni de passage. Je contribue à construire, à comprendre, à améliorer et à faire résonner ce qui a du sens pour moi.
Le voyageur n’est pas en reste. Il n’est pas un public ou un spectateur. Il repart dépositaire d’un récit. Devant lui se déroule cette Tunisie que je raconte : un passage de livre, une épice que je fais goûter, une sauge que je fais infuser ou de la marjolaine fraiche ciselée sur les courgettes sautées.
Et sa mémoire à lui ? Elle arrive par la conversation. Par les ressemblances qu’il découvre entre sa culture et la nôtre, autour d’un plat cuisiné à deux ou d’une promenade dans le jardin. Il y a un livre d’or : il y laisse ce qu’il veut, s’il le veut. Rien à mettre en scène. C’est à lui de choisir ce qu’il partage. Moi, je partage ses fêtes et peines, je fais des youyous à son mariage et suis complice de sa demande en mariage ou partie prenante des 90 ans de ma dernière invitée.
Comment cette hospitalité se déploie-t-elle pour les invités, hôtes et clients de Dar Jbel ? D’abord, je ne suis pas dans l’effort. Je partage sans excès, sans discours, avec bienveillance et sincérité.
De fait, celle -ci tient en trois mouvements :
- Recevoir — l’accueil commence par l’écoute du lieu, avant toute visite.
- Partager — le récit passe par un geste, une odeur, un goût, jamais par un exposé.
- Transmettre — le voyageur emporte de quoi continuer l’histoire et laisse la sienne.

D’où vient le mot?
Je n’ai pas inventé l’hospitalité narrative. Je l’ai simplement, intuitivement, fait entrer dans une maison d’hôtes et un gîte rural.
En 1992, dans « Quel ethos nouveau pour l’Europe ? », le philosophe Paul Ricoeur cherche comment des peuples aux mémoires blessées peuvent vivre ensemble. Il propose la traduction, l’échange des mémoires et le pardon. L’hospitalité y consiste à « habiter chez l’autre, afin de le conduire chez soi à titre d’hôte invité ». Le philosophe irlandais Richard Kearney, son élève, a nommé cet échange l’hospitalité narrative : la capacité d’accueillir la mémoire des autres. Avec le Guestbook Project, à Boston College, il fait échanger leurs récits à des jeunes de communautés divisées. Il écrit que l’hospitalité narrative appelle une hospitalité en actes. C’est là que je me placerais. La philosophie l’a pensée pour la paix, la mémoire et l’école. Je la pratique dans le métier d’accueillir des voyageurs. Et là où Kearney voit dans l’autre non humain la prochaine frontière de l’hospitalité, mon jardin donne déjà la parole aux plantes et aux arbres.
Ce que n’est pas l’hospitalité narrative
Ce n’est pas du storytelling. Le storytelling raconte une marque. L’hospitalité narrative fait entendre un territoire et ceux qui le portent. Je le dis en connaissance de cause : raconter la Tunisie pour la faire désirer a été mon travail et mon ambition pendant près de deux décennies, avec 1001 Tunisie et toutes mes publications. Et pourtant, ce que je fais aujourd’hui me paraît très différent.
Où est la différence ? Je ne cherche plus à convaincre ni à séduire. Je partage, dans le respect et la générosité. Je n’embellis rien. Tout est là, posé dans le jardin, dans la maison, chez les femmes et les hommes qui font vivre cette hospitalité avec moi. Je ne cherche pas d’abord à vendre, mais à rencontrer : des gens ordinaires et moins ordinaires, des passionnés et des expériences, pour que mon territoire, mon langage et mon projet grandissent vers plus de durabilité et de sens.
Être là, puis se retirer
Je suis là quand ma présence est nécessaire. Je m’efface quand elle ne l’est plus. Une explication sur un menu de famille, sur la fabrication du pain, puis je me retire : mes invités vivent la fabrication, la cuisson et la dégustation du pain avec Monia et Ftima, qui le préparent à chaque séjour à Dar Jbel. L’été, avec la chaleur, nous n’en faisons plus.
Monia raconte, dans la joie, que cuire le pain est naturel, comme une caresse du matin donnée à ses enfants. Nul besoin de folklore ni de mise en scène. Les « mlewis », nous les faisons tous les matins sur le gaz, dans un ustensile moderne, avec de la semoule en paquet achetée au supermarché. C’est cela aussi, transmettre : profiter de la modernité sans renier les traditions.
Je refuse de continuer dans le folklore et l’image cliché de la femme accroupie devant sa « tabouna », photographiée comme un décor. Le pain est une fête. Le pain est sacré dans notre culture et c’est une joie ! Le faire à la manière traditionnelle est devenu un moment précieux.
L’hospitalité narrative et mon travail en tant qu’hôte auteure sont mes fils conducteurs pour répondre à une question, une obsession. Quand on regarde la manière dont la Tunisie est racontée aujourd’hui, une question s’impose : qui décide de ce qu’il faut montrer, de ce qu’il faut taire, de ce qui mérite d’être transmis ? Ceux qui racontent le pays à notre place ? Ceux qui choisissent les images à travers lesquelles il sera regardé ? Ou ceux qui, vivant ici, savent ce qu’ils voient, mais peinent encore à faire entendre leur propre récit ?
L’hospitalité narrative ouvre un espace de rencontre. Mais elle ne suffit pas à répondre à une question plus profonde : qui a le pouvoir de raconter un pays ?

À Dar Jbel, en pratique
Dar Jbel, la maison d’hôtes que je dirige depuis 2021 au Cap Bon, en est le terrain. J’y suis hôte-auteure, celle qui ouvre la porte, recueille les voix du lieu, les écrit et les signe.
- Le Jardin des Murmures, créé en 2026 : sept plantes porteuses de fables, sept arbres qui parlent à la première personne, sept oliviers millénaires de Méditerranée.
- Le Musée invisible du Zhar : Créé en 2025 sans murs ni vitrines, ses collections sont les gestes et les parfums de l’eau de fleur d’oranger.
- SELEM, un labyrinthe pour la méditation. Il est tracé parmi les oliviers, qui dessine en calligraphie arabe le mot paix.
- Le Cercle du Mrach : l’eau de fleur d’oranger passe de main en main.
- Des plaques, des QR codes, un livret et un podcast
Le jardin des Murmures a été ouvert lors de la Biennale de Paris en Tunisie, en octobre 2026. Il a été inauguré avec le Rotary Tounes littéraire et la visite officielle du Gouverneur du District 9010 https://rotary-anfa.org/district-9010/

Ce que je refuse
- Une maison d’hôtes-décor. Ailleurs, le narrative hotel plonge le client dans une fiction écrite par un designer. Ici, le voyageur ne joue pas un rôle. Il reçoit une mémoire et vit un moment.
- Le folklore. La Tunisie n’est pas un costume. C’est un personnage vivant, qui a donné au monde autant qu’il en a reçu.
- Le cours. On ne transmet pas un savoir, on ouvre un regard.
Une règle tient le tout : le vrai est vérifié, l’inventé est signé
Ce qui vient
Cette page n’est pas un manifeste figé. Elle avance avec la maison et je la compléterai au fil des saisons, des rencontres, des projets et des ambitions.
- Le printemps du zhar. En mars et avril 2027, pendant la floraison du bigaradier, avec les acteurs de la route du bigaradier et du Rotray : des matinées au jardin pour des classes de la région et un travail pour documenter les gestes de la distillation, aux côtés des familles qui les portent.
- La journée de création photographique du Zhar : Atelier avec le photographe
- Le Jardin qui murmure. Une série de podcasts où les plantes du jardin racontent la Tunisie autrement qu’en la décrivant.

Pour aller plus loin
- « À Hammamet, un jardin pour repenser l’hospitalité et faire parler un territoire », Le Temps, 26 octobre 2026
- Le jardin des Murmures est lancé:https://tunisie.co/article/21889/reserver/maisons-d-hotes/le-jardin-des-murmures-est-lance-362515
- « Faire parler un territoire, sans parler à sa place », sur ce site https://www.amel-djait.com/le-blog/souverainete-narrative-qui-a-le-pouvoir-de-raconter-la-tunisie/
- Le Jardin des Murmures, sur darjbel.com
- Richard Kearney, « Narrative Hospitality: Exchanging Memories », Critical Hermeneutics, 2026