La décision de la Tunisie d’adresser une protestation officielle à l’Union Européenne https://www.mosaiquefm.net/fr/national-tunisie/1482796/kais-saied-convoque-l-ambassadeur-de-l-ue n’est pas une rupture soudaine. Les observateurs, les initiés et même les plus novices l’attendaient. Celle-ci est l’aboutissement d’accumulations d’erreurs et d’appréciations, de malentendus institutionnels et en incohérences avec les attentes des populations et leurs organismes de représentations. Un gap entre les approches et les réalités locales et entre les espoirs et la réalité du terrain aujourd’hui.
La protestation officielle de la Tunisie à l’Union Européenne signifie-t-elle une déclaration d’hostilité ? Assurément non. Elle sonne le glas d’une refondation en profondeur du partenariat EU-Tunisie. Elle en pose les interrogations à un moment où le centre du monde n’est plus que l’Europe pour l’Afrique du Nord et l’Afrique. A un moment ou la Tunisie cherche à redéfinir ses priorités géopolitiques et à diversifier ses partenariats au delà de l’Europe. Comment un partenariat, censé servir le développement économique tunisien, peut-il produire des résultats mitigés, inefficaces ou approximatifs ? Celui-ci est –il un véritable instrument de coopération ? Est-il un monologue qui souffle en fonction des vents contraires au cap Tunisien ? Amel DJAIT
D’abord, reconnaitre que le bateau Tunisie a bien tangué cette dernière décennie. Et c’est le propre d’une Révolution ! Des fonds gigantesques (dont le montant total est un secret bien ou mal gardé) ont été mis à disposition d’un pays en transition démocratique, en refonte économique et sociale avec un océan de propositions et visions, stratégies et besoins porté par une élite engagée, incohérente, chahutée, maladroite et qui a beaucoup rêvé.
Aujourd’hui, l’Europe est dans l’impasse avec la Tunisie et vis versa. Incommunications, incompréhensions et inefficacités plombent les relations face à l’immensité des frustrations du secteur privé, des associations et de la société civile.
Les racines du problème : Absence de transparence et de contrôle
Avec la révolution de 2011, l’UE a changé de tempo. Sans crier gare, elle a commencé à opérer en Tunisie dans un vide institutionnel mal et peu comblé. Plutôt que de formaliser des mécanismes structurés de dialogue avec les représentants des acteurs économiques locaux—patronat (UTICA), startups et bien étendu le secteur touristique…..L’UE a tenté de contourner les canaux officiels et les parties prenantes locales.
Ce flou opérationnel, certes du au contexte politique, a généré une absence de contrôles sur l’utilisation des fonds européens avec le manque de transparence que cela a provoqué. L’exemple du programme « Tounes Wijhetouna » https://ue-tunisie.org/projet-192-13-300_appui-au-programme-tounes-wijhetouna-programme-d-appui-a-la-.html en est une des illustrations majeures.
51 millions d’euros sont alloués au secteur touristique tunisien pour 6 ans (2019-2025). Or, sur ces 51 millions d’euros, la Tunisie n’a pas publié d’évaluation d’impact rigoureuse et indépendante. Les seules données disponibles proviennent de l’agence d’exécution elle-même, ce qui crée un conflit d’intérêts inhérent. 40% du budget—soit environ 20 millions d’euros—a été absorbé par les frais de fonctionnement et les salaires d’experts internationaux. Cela signifie que seulement 31 millions d’euros ont bénéficié directement aux acteurs tunisiens.
Même si on dit souvent que comparaison n’est pas raison, une analyse pointue sur ce qui se passe au Maroc illustre parfaitement le propos. Dans le cadre de sa feuille de route touristique 2023-2026, le Maroc a reçu environ 389 millions d’euros de l’UE (tous secteurs confondus). Le Maroc exige une publication rigoureuse de ses résultats avec notamment une feuille de route nationale avec KPIs clairs (26 millions de touristes d’ici 2030), la création mesurable d’emplois (les chiffres sont publiés), le ROI attendu précis par secteur. La Tunisie, pour sa part, n’a jamais imposé de tels mécanismes de reddition de comptes. Quel est l’impact réel sur le terrain ?
40% du budget aurait été absorbé par des frais de gestion (fonctionnements et salaires des experts internationaux) une proportion en totale inadéquation avec les besoins urgents du secteur. En d’autres termes, sur 50 millions d’euros, seulement 30 millions auraient directement bénéficié aux acteurs tunisiens. À titre de comparaison, les standards internationaux fixent un plafond de 15-20% pour les frais administratifs, pas 40%! Le tourisme Tunisien avait besoin de chaque euro pour transformer et moderniser, accompagner et innover. « Tounes Wijhetouna » était perçu comme une occasion en or pour faire évoluer les destinations, les compétences, les fédérations, les territoires…
Le propos aujourd’hui est de souligner le manque d’impact, la déception et la frustration des opérateurs, l’inachèvement des engagements, l’incomplétude des objectifs…. Ce cas n’est pas un isolé. Il signe la défaillance d’un système.
L’approche fragmentée : L’antithèse de l’efficacité
Concrètement, l’UE discute avec la Tunisie. Elle valide certaines orientations et charge une assistance technique européenne en Tunisie à assurer l’implémentation de programmes. Ainsi soit-il !
Le décalage premier se fait au niveau du manque d’implications des bénéficiaires finaux. Sur le terrain, on constate des outils inadaptés, un manque de coordination entre les intervenants, des projets sans besoins ni suivis, des quantités de rapports infinie, des ateliers de formations qui se ressemblent, des ateliers de restitutions avec des pause cafés digne d’un festin, des projets invalidés, des tableaux Excel interminables, les montants à dépenser même quand ce n’est pas justifié….
Aujourd’hui, on pleure les conditions d’éligibilité pour intégrer les Programmes de coopération autant que l’absence de mécanismes de leurs évaluations. Comment un Programme peut-il se permettre son autopromotion ? Si les agences de mise en œuvre avaient si bien réussi les Programmes pour lesquels elles sont payées, ne serait-ce pas l’impact qui primerait ? Comment des Programmes entiers ont –ils pu valider des filières informels sans réelles garanties de transformations ? Aujourd’hui, et à ce jeu tout le monde a perdu. Les millions d’euros dépensés n’ont pas provoqués les transformations attendues! Un gâchis énorme !
Une lettre de réclamations et le silence retentissant
Le 24 février 2024, en ma qualité de cheffe d’entreprise et actrice de la société civile tunisienne, j’ai adressé un courrier détaillé à l’ambassadeur de l’UE. Au-delà de la réclamation, ce courrier relatait certains dysfonctionnements du programme « Tounes Wijhetouna », basés sur mon expérience du terrain et soutenus par les voix silencieuses de nombreux opérateurs économiques du secteur touristique.
J’ai posé des questions légitimes et précises :
- Comment justifier 50 millions d’euros avec un impact aussi limité sur le terrain ?
- Pourquoi 40% du budget a-t-il été absorbé par les frais de fonctionnement plutôt que d’aller directement aux bénéficiaires ?
- Comment garantir que les fonds restant seront utilisés de manière pertinente et efficace ?
- Pourquoi les acteurs privés n’ont-ils pas été associés dès la conception des projets ?
- Qu’est-il resté réellement pour le secteur du tourisme, au-delà des bornes interactives et des brochures devenues obsolètes en ère numérique ?
- Quelle est la stratégie de pérennité pour ce qui a été mis en place?
- Qui maintiendra ces initiatives après la fin du financement ?
- Le changement comportemental chez les entrepreneurs a t-il été mesuré ou l’unité est seulement les heures de formation dispensées ?
Ce courrier est resté sans réponses…Ici et là, on m’a souvent interrogé sur son contenu. On m’a insinué que je me devais à plus de « douceur / modération» dans mes propos. Mon ambition pour le secteur et mon pays est la seule limite que je connaisse.
Ma lettre est encore et à ce jour restée sans réponse.
Le 26 novembre 2025, la Commission Européenne de Bruxelles a adressé un communiqué à l’ambassadeur de l’UE en Tunisie. Elle mentionne davantage de consultation de la société civile et du secteur privé dans les interventions futures. Le message de Bruxelles est on ne peut plus clair ! Et c’est tant mieux ! Dans les coulisses, et au niveau des agents d’exécution des programmes de l’UE, on reproche souvent à la partie tunisienne le manque de réactivité du secteur privé, l’étroitesse des réactions de celui du Public, la lenteur, le manque de propositions…
Pourtant, des lettres comme la mienne, il y’a en eu des milliers.
Avec la révolution, le saut générationnel et les alternances des pouvoirs, ce n’est pas la matière qui a manqué ! Des stratégies pour divers options sujets et axes de développement du pays ont été composés et redéfinis et proposés. Je me demande vraiment s’il y’a un moyen d’obtenir une meilleure consultation des parties prenantes si on les laisse sans réponses ? J’ai beau chercher, je n’arrive à saisir pourquoi écarter l’engagement civil que l’UE prétend chercher ?
Et si au-delà du dysfonctionnement, Bruxelles énonçait des principes que sur le terrain, ses bras opérationnels respectent peu ou pas. Les directives de Bruxelles sont-elles de l’ordre de la cosmétique pour apaiser une controverse politique ou peuvent –elles faire véritablement bouger les lignes ? Des courriers comme le mien auraient pu et dû déclencher des réponses prioritaires, des entretiens constructifs,…L’absence de réponse n’est pas une omission administrative. Les problèmes ne viennent pas d’un manque de projets ou de vision tunisienne (mobilisations du secteur privé et public faisant foi). L’UE conçoit, met en œuvre et gère son assistance et ses fonds en les allouant à des agences de coopérations techniques. Et si ceux-ci étaient en déphasage et/ou en totale déconnexion avec les réalités du pays ?
Pourquoi cette protestation est nécessaire : Une quête de réciprocité et de respect….
Le Président Kais Saïd soulève une dimension souvent occultée ; celle du respect mutuel des cultures, des institutions et des modes d’engagements. La coopération officielle entre les Etats répond à un cadre définit par la loi et doit transiter par des canaux reconnus et officiels. L’UE demande à la Tunisie de respecter des normes et des droits. Celle-ci a du mal parfois à reconnaître la légitimité des institutions tunisiennes et les besoins spécifiques du contexte tunisien.
N’est-ce pas par le principe d’égalité des partenaires que se régit la coopération ? Mon courrier avait pour but d’alerter sur l’inefficacité d’un programme, proposer un dialogue ou susciter des interrogations ; Répondre, n’était pas une question de courtoisie. C’est une question de respect fondamental pour ceux qui, comme moi, sur le terrain, font vivre les principes de partenariat que l’UE proclame.
Vers une réinitialisation : Que faire maintenant ?
Cette protestation doit déboucher sur une refondation du partenariat EU-Tunisie. Pour cela, il y’ des axes prioritaires :
1. Transparence totale et audits indépendants….Un audit indépendant et transparent des programmes antérieurs, notamment « Tounes Wijhetouna », doit être réalisé avec de experts locaux et non de connivence. Les résultats doivent être publiés avec une analyse des investissements, des résultats et des apprentissages. Les mécanismes d’évaluations doivent devenir systématiques pour tous les nouveaux programmes, avec des publications régulières des résultats mesurés.
2. Co-construction véritable avec les acteurs locaux : L’UE doit formaliser des accords-cadres avec les secteurs clés (tourisme, industrie, startups, agriculture) incluant des mécanismes de dialogue réguliers, programmés et reconnus institutionnellement. Ces dialogues ne doivent pas être des consultations formelles mais des échanges de partenaires égaux où les besoins tunisiens définissent réellement les priorités.
3. Adaptation des interventions aux réalités socio-économiques: A l’avenir, les programmes doivent tenir compte des spécificités tunisiennes : un secteur informel important, une bureaucratie lourde, des capacités institutionnelles variables selon les secteurs, et des besoins de renforcements de gouvernance avant tout déploiement de projets. Les solutions doivent être co-construites…..
4. Responsabilité des agences d’exécutions: Les agences chargées de mettre en œuvre les programmes doivent être tenues responsables de leurs résultats réels, pas seulement de la conformité administrative des dépenses. Les taux d’absorption budgétaire ne doivent jamais primer sur l’impact réel. Un plafond strict doit être fixé pour les frais de fonctionnement.
Partenariat gagnant !
Kais Saïd mérite d’être soutenu pour avoir exprimé clairement ce que beaucoup pensent. L’actuel statu quo n’est plus possible. Cette protestation pourrait signer un nouveau départ. Le commencement d’un nouveau cadre de collaboration. L’UE a l’opportunité de démontrer que ses principes d’égalité des partenaires, de consultations de la société civile, de responsabilités mutuelles et d’efficacités ne sont pas que des rhétoriques diplomatiques. Au-delà d’écouter les acteurs et échanger avec la société civile, elle pourrait mesurer ses promesses de consultations, publier des audits et adapter ses interventions aux réalités tunisiennes.
La Tunisie doit saisir cette opportunité pour imposer ses priorités et ses conditions d’engagements en exigeant une transparence totale et une véritable cogestion des projets avec les acteurs locaux. Un partenariat rénové, respectueux et ancré dans les réalités tunisiennes pourrait enfin produire les transformations attendues, non pas pour satisfaire les bailleurs de fonds, mais pour servir véritablement le développement durable et inclusif de la Tunisie.
C’est dans ce cadre, seulement, que la Tunisie pourra construire une stratégie touristique et une stratégie économique globale alignée sur ses besoins, ses territoires et ses ambitions. C’est dans un nouveau cadre que la Tunisie pourra afficher toute son ambition. Changer de posture et se donner moyens est vitale.